L’invité de Mousset

Comme tous les mois, Emmanuel Mousset poursuit ses entretiens avec des personnalités saint-quentinoises. Plus qu’un chemin de croix, un sacerdoce ! Cette fois, c’est Bernard Proffit, le nouveau curé de la basilique, qui a accepté de passer à confesse. Quel est le parcours de celui qui, à l’âge de 10 ans seulement, rêvait déjà de devenir prêtre ? Réponse…

 

Comment dois-je l’appeler : mon père, abbé Bernard ou monsieur le curé ? « On dit ce qu’on veut. Il faut que les gens se sentent à l’aise. Officiellement, c’est monsieur l’abbé. » Mon invité porte une petite croix à sa veste : c’est Bernard Proffit, pour beaucoup de Saint-Quentinois, « le curé de la basilique ». Mais il est plus et mieux que ça : vicaire général, c’est-à-dire second de l’évêque dans le diocèse. Bref, quelqu’un qui ne chôme pas.
Bernard Proffit est né à Ploisy, en 1945, et a passé son enfance à Parcy-et-Tigny, deux villages près de Soissons et… sans église, chose rare dans l’Aisne. Sa famille, croyante, va à la messe à Hartennes. « Quand un magasin ferme, on va à côté », me dit l’abbé, qui a le sens pratique. Pour lui, devoir se déplacer pour assister à l’office, c’est une chance, peut-être une grâce : il apprend qu’il faut savoir bouger. Le père Bernard ne va pas cesser d’aller là où on l’appelle.
A 10 ans, à l’âge où certains rêvent de devenir pompier ou médecin, lui veut être prêtre. Après le bac, en 1964, il entre au séminaire de Soissons puis fait son service militaire dans le cadre de la coopération, pendant deux ans, au Burkina Faso. Il enseigne là-bas le français, le latin et la biologie à des séminaristes. Quelques décennies plus tard, ce sont des prêtres africains qui s’installent chez nous. « Nous pressentions alors ce mouvement, mais comme un échec ; aujourd’hui, c’est une chance », me confie Bernard Proffit. Encore un coup de la grâce …
En 1972, il est ordonné prêtre, à Vervins, dans cette Thiérache qui est le territoire le plus chrétien du département. Au catéchisme, il doit gérer, seul, 35 garçons et 55 filles. A l’époque, l’Aisne comptait 400 prêtres ; ils sont 50 cette année. En 1975, il est nommé à Saint-Quentin, adjoint de l’abbé Pousseur. Puis retour en Thiérache, à Hirson, de 1979 à 1988, jusqu’à ce qu’un supérieur lui parle de Liesse-Notre-Dame, dans le Laonnois :
– « On cherche quelqu’un pour s’occuper du pèlerinage. »
– « Ça doit être intéressant. »
– « Justement, on a pensé à toi. »
– « Je n’y arriverai jamais ! »
Résultat : l’abbé Proffit se retrouve responsable pendant vingt ans d’un événement international qui rassemble plus d’un millier de personnes. Depuis 1134, les rois de France y viennent prier la Vierge ; Bernard y recevra la famille princière de Monaco.

Quel bonheur d’avoir un curé bricoleur !

Après un passage à Château-Thierry de 2008 à 2016, monsieur l’abbé est appelé à Saint-Quentin, car il faut un remplaçant à Michel de Hédouville, brutalement décédé. « Au début, je l’envisageais comme quelque chose de difficile ; la basilique me faisait peur », avoue-t-il. C’est que Bernard Proffit a une âme de rural : c’est un curé de campagne, en quelque sorte. Et puis, il a cette humilité propre au catholique, qui le fait sans doute plus petit qu’il n’est. En tout cas, il a été soulagé en découvrant une équipe paroissiale dynamique et l’association des Amis de la basilique : « Ils font un sacré boulot, je peux compter sur eux. » Quarante ans plus tard, l’abbé Proffit retrouve donc la ville de ses débuts. « Le vent souffle où il veut, mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va », dit l’Evangile.
A 72 ans, comment monsieur l’abbé voit-il cette Eglise qui ne suscite plus guère de vocations ? « Dans les années 60-70, une longue file de communiants allait de Fervaques à la basilique », lui rappelait un paroissien récemment. C’est fini, inimaginable. Mais Bernard Proffit n’a pas la nostalgie de cette société chrétienne qui a disparu et qui n’était peut-être pas si chrétienne que ça. Et puis, chaque dimanche, ce sont tout de même, à Saint-Quentin, 300 à 400 fidèles qui participent à la messe.
L’abbé appartient à la génération Vatican II, qui a voulu changer l’Eglise, comme les jeunes à la même époque, en mai 68, ont voulu changer la société. « Nous nous battions contre les privilèges, me dit-il. Avant, quand un curé entrait dans une boulangerie, tout le monde le laissait passer. Dans le train, les gens se sentaient obligés de le saluer et de lui parler. Au contraire, nous refusions la soutane, le col romain, pour ne pas nous distinguer, mais aller vers les gens tels qu’ils sont, s’adapter à eux. » Bernard Proffit me cite l’exemple de l’église du quartier Europe : « Elle est enfouie, quasiment invisible. » C’est la stratégie (la pastorale, comme disent les catholiques) du germe, qu’on plante pour qu’il pousse, sans rien imposer. Aujourd’hui, quand Bernard voit de jeunes prêtres revêtir cette soutane qu’il n’a jamais portée, il s’interroge.
Au moment de nous quitter, monsieur l’abbé m’invite à le suivre dans son presbytère, au sous-sol !
Il me fait découvrir son « atelier » : autour d’un établi, il ne manque aucun outil du parfait ouvrier. Il a aménagé ce lieu il y a quarante ans : « Je suis très technique, je n’aime pas les trucs en panne. Quand c’est compliqué, ça m’intéresse. Les réparations, c’est ma détente. » Rien ne lui résiste : plomberie, électricité, menuiserie, maçonnerie… Sa seule limite, c’est la mécanique. Un pupitre branle ? Allez hop, un coup de soudure à l’arc. Une chaise se détériore ? Vite, l’abbé la recolle. L’éclairage de la chapelle rend l’âme ? Il rétablit la lumière. Sa réputation est faite dans tout le diocèse : Bernard Proffit, c’est « le prêtre des travaux ». Ses paroissiens pourraient chanter, à la suite de Patachou : « Ah ! mon Dieu, quel bonheur d’avoir un curé bricoleur ! » En partant, monsieur l’abbé ne me donne pas sa bénédiction, mais c’est tout comme…