L’invité de Mousset

P1040413

En décembre 2016, Emmanuel Mousset inaugurait une nouvelle rubrique en partant à la rencontre des personnalités politiques de notre ville, quelle qu’en soit l’étiquette. Pari gagné pour « L’invité de Mousset » qui a désormais toute sa place dans nos colonnes. Exit la politique, place désormais à la « société civile » avec, pour essuyer les plâtres, la savoureuse Pomme Legrand, une artiste qui n’a jamais cessé de croquer la vie…

« Les Saint-Quentinois me semblaient froids et méfiants »

Pomme Legrand est depuis près de 40 ans une figure bien connue des événements artistiques de notre ville, artiste elle-même. Mais qui connaît sa vie ? A Roubaix, toute petite, elle aime dessiner sur un coin de table ; son grand-père le voit d’un mauvais œil : « Une fille d’ouvriers ne va pas dans une école de bourgeois (les beaux-arts) ». Il est sans doute hanté par le suicide de son propre frère, un militaire tenté par la peinture. A 6 ans, Pomme pique une colère contre ce grand-père qui se moque de Picasso : son père lui donne une claque ! La mère de Pomme, elle aussi, a été contrariée dans sa vocation artistique. « Elle me poussera à faire les beaux-arts. C’était la revanche du serpent à plumes ! », me dit-elle. La famille suivra dans cette révolte :
sa sœur est architecte et sa fille, Julie, sculpteur.
Son choix est également une revanche contre l’école, qui attache derrière le dos la « main du diable » de cette gauchère, qu’à l’époque on brimait fort. Pomme n’aura de cesse de prouver, en peignant, que ce n’est pas un handicap. Et quelle victoire le jour où elle se marie avec un autre gaucher, peintre lui aussi ! Pendant la cérémonie, un oncle s’écrie : « C’est l’union de la gauche ! », slogan politique en vogue à l’époque.

« Quel bordel ! Je plains la fille qui va tomber sur ce gars-là ! »

A Roubaix, en mai 1968, dans l’école des beaux-arts, Pomme suit le mouvement, ne comprend pas tout et joue aux cartes pendant les AG d’étudiants. Elle n’aime pas que de jeunes élèves contestent de vieux profs qui n’ont pas démérité. Un joli garçon l’impressionne, au point qu’elle n’ose pas lui demander sa gomme : il a du talent, de la personnalité, il s’appelle Luc Legrand. En fin d’année, elle l’aide à transporter ses toiles et découvre sa chambre, louée dans un presbytère : « Quel bordel ! Je plains la fille qui va tomber sur ce gars-là ! », sans savoir que cette fille, ce serait… elle, deux ans plus tard.
En 1970, Pomme découvre Paris, les Arts Déco, l’ébullition générale, la lutte féministe, les longues promenades dans les rues de la capitale. Avec des copines, elles sont aux premiers rangs lors des obsèques du général de Gaulle à Notre-Dame. Mais c’est pour voir le prince Charles, pas parce qu’il est beau, mais parce qu’il est royal ! Un autre jeune homme va l’intéresser. En 1972, alors qu’elle tricote pendant un cours de sociologie très « chiant », quelqu’un s’approche, qu’elle reconnaît à ses pas : Luc Legrand, venu la retrouver !
Il l’invite dans l’après-midi à un festival du film muet, parce qu’ils ont beaucoup de choses à se dire, et l’épouse quelques mois plus tard. L’année suivante naît leur fille, « la Julie ».
La petite famille s’installe dans un 25 m2, à Saint-Germain-des-Prés, y mène une vie merveilleuse et inconfortable d’artistes, la bohème telle qu’on l’imagine. Mais l’atelier de Luc Legrand ferme, il songe à retourner dans sa ville natale, Saint-Quentin, dans les années 80, entrer avec sa moitié comme enseignants à l’école de dessin Maurice-Quentin de La Tour. Pour Pomme, les débuts sont difficiles. Saint-Quentin, ce n’est pas Paris ! « Les Saint-Quentinois me semblaient froids et méfiants. » Un événement va complètement changer son regard : le festival multi-arts « Emotions », en 1986, rassemblant des artistes qui ont accédé par la suite à la célébrité. « Je me suis rendu compte qu’on pouvait faire à Saint-Quentin des choses percutantes, s’ouvrir sur le monde. »
En 1989, Pomme est chargée par la Ville de s’occuper des expositions. Elle a un bureau, elle fait de l’espace Saint-Jacques une galerie, elle devient commissaire des biennales internationales du pastel, plus tard présidente de l’Artothèque de l’Aisne. La dimension administrative ne la rebute pas. Au départ, certains doutent de ses capacités gestionnaires : « Oh ! Pomme, c’est une artiste… » Elle-même s’inquiète : « J’avais peur de mal faire. » Mais elle s’impose peu à peu, son action est aujourd’hui reconnue de tous.
En 2012, elle est nommée directrice de l’école de dessin. Avec les élus municipaux, tout s’est toujours bien passé : « Ma passion devait les épater. Et puis, je suis une bonne nature, franche, hyper-émotive et rigolote » (un humour dont elle ne se départit jamais, même avec le personnel hospitalier, en 1992, lorsqu’elle est opérée d’une péritonite). Son défaut : une timidité d’artiste qui l’empêche de parler en public. Le 26 août dernier, Pomme a pris sa retraite, qu’elle consacrera à son potager et bien sûr à la peinture, sans oublier de retourner de temps en temps à Saint-Germain-des-Prés.
Son art est figuratif. Elle admire Balthus, la photographe Claude Cahun et la peinture flamande du XVe siècle. « Mes tableaux racontent des histoires et s’appuient sur des souvenirs. » Pomme est particulièrement fière d’une série d’aquarelles représentant des jeunes femmes, au bain, en rockeuses, acrobates ou joueuses de billard. « Je ne sais pas dessiner les mecs. Je ne dessine que des nanas, rondes, dans des poses tordues, pour montrer qu’une grosse peut faire aussi bien qu’une mince. » Elle a beaucoup vendu. Ses œuvres sont aujourd’hui un peu partout dans le monde, des appartements new-yorkais jusqu’en Australie. Au fait, pourquoi Pomme s’appelle-t-elle Pomme ? Rien à voir avec le fruit ! Son prénom, c’est Marie-Paule, que sa famille a progressivement transformé quand elle était enfant, haute comme trois… pommes. Adulte, elle en a fait son nom d’artiste. C’est maintenant Pomme pour l’éternité.