L’invité de Mousset

 

Inlassablement, Emmanuel Mousset poursuit ses rencontres avec celles et ceux qui façonnent l’histoire de Saint-Quentin. Si certains entretiens nécessitent de prendre des gants, cela n’aura pas été nécessaire avec Guillaume Frénois, le boxeur aux poings d’or dont le caractère posé et réfléchi a forgé son surnom : « l’Expert ». Un cérébral qui, pour devenir une star du ring, a su s’imposer une discipline de fer. Rencontre avec un champion d’exception…

« Je crois au destin ». Et le destin le lui rend bien : le boxeur Guillaume Frénois affiche 70 victoires sur 85 combats en amateur et 49 victoires sur 52 combats en professionnel. Il accumule les médailles d’or, a été champion de France, trois fois champion d’Europe et vice-champion du monde à Dallas en 2019. Mais le destin fait parfois défaut : pré-sélectionné pour les Jeux olympiques d’Athènes en 2004, Guillaume se blesse et ne peut pas participer. « Je suis quelqu’un de caractère » : le boxeur à terre se relève toujours, d’un mal surgit un bien. Il décide de devenir professeur d’EPS pour être maître de son destin. Sa mère Corinne l’a poussé à faire des études (à La Ramée, en série scientifique).
Auparavant, Guillaume Frénois a intégré l’INSEP, « une usine à champions ». Ses voisins de chambre s’appellent David Douillet, Tony Parker et Boris Diaw. Le destin vient de loin : le père, Philippe, un judoka, habitue les cinq frères, tous boxeurs, aux salles d’entraînement. Premier combat, première victoire, à 8 ans, contre Jérémy Adam, à Ribécourt dans l’Oise. 50 autres victoires suivront ! Mais le destin ne sourit pas toujours : première défaite à 13 ans, en finale du championnat de France de boxe éducative. Qu’importe : Guillaume suit son chemin et devient professionnel en 2006.

« Avant chaque combat, je fais appel à un dieu protecteur »

Le blues du boxeur, Guillaume connaît : en septembre 2013, il a failli raccrocher les gants. Un sale tour du destin : des petits combats sans enjeux, une carrière qui manquait de visibilité. Mais pas question d’abandonner : Frénois se reprend, change son équipe, entraîneur, manager et kiné. Surtout, son épouse Adeline le soutient, elle qui a pourtant horreur de la boxe : « Normal, qui voudrait voir l’être aimé abîmé dans son intégrité physique ? », explique-t-il. Le destin se retourne : en 2016, c’est le triomphe, la gloire au championnat d’Europe à Paris.
« Avant chaque combat, je fais appel à un dieu protecteur, cette petite étoile qu’est la chance. » Quand vient parfois la défaite, il faut se dire que c’était écrit, garder espoir, faire mieux la prochaine fois. La boxe exige une vie de sacrifices. Ce n’est pas tant le match qui est difficile mais les trois mois d’entraînement qui précèdent, où le champion mène une existence de moine, soumettant son corps à rude épreuve, s’interdisant de prendre le moindre gramme. Quelques semaines avant une rencontre, Guillaume Frénois entre dans le silence de la concentration mentale : alors plus rien n’existe que le combat à venir.
Quand le grand jour arrive, il faut donner au spectacle toute sa beauté. Un boxeur, ce n’est pas d’abord des poings mais des pieds de danseur, un travail d’artiste, un corps parfaitement sculpté. C’est aussi une intelligence de joueur d’échecs qui doit réagir dans la seconde : « Je suis un calculateur, je ne fais rien sans raison. Car ce n’est pas le plus fort qui gagne, même s’il faut être fort. Je suis un boxeur cérébral. » Pas étonnant si son entraîneur le surnomme « l’Expert ». Son modèle : l’Américain Oscar de la Hoya, rapide, élégant, efficace. Sa philosophie : « Toucher sans se faire toucher, s’engouffrer dans la brèche de l’adversaire. » Celui-ci est souvent dérouté par une particularité inhabituelle chez ces sportifs : Guillaume Frénois est gaucher, il avance son poing droit.
Guillaume, c’est son frangin Jérôme qui en parle le mieux : « Ce mec, c’est une bête de boxe. Il regroupe toutes les qualités des Thomas et des Frénois, avec une hygiène de vie irréprochable. » Et ses deux fils, Gabriel et Adonis, vont-ils prolonger à leur tour le fabuleux destin familial ? « Non, la saga pugilistique s’arrêtera là, c’est trop dur », répond Guillaume Frénois. à force de voir le boxeur, on oublie le professeur : il enseigne l’éducation physique et sportive au lycée professionnel Jean-Bouin. Devant ses élèves, il ne dit rien de son autre vie. Mais quand ils la découvrent sur internet, ils sont épatés : « Notre prof est vice-champion du monde de boxe ! »
Le destin est parfois imprévisible. Lors des dernières élections municipales, Frédérique Macarez propose à Guillaume Frénois, qui n’a pas d’ambitions politiques, d’intégrer sa liste. Il accepte, à une place non éligible parce qu’il privilégie pour l’instant sa carrière sportive. Mais après ? « Je suis curieux de tout, j’aime les défis, la porte reste ouverte. » Maire-adjoint aux sports pourrait lui plaire : « Pour faire avancer des idées, des dossiers. » Guillaume est populaire, on le salue dans la rue, il a le bon profil. Mais il ne forcera pas le destin : « Si les astres sont alignés, pourquoi pas… »
Il reste deux ans à Guillaume Frénois pour devenir ce champion du monde super plumes qu’il a failli être. En attendant, entre ses heures de cours et l’entraînement, il aime à couper du bois ou bricoler chez lui. Loin du ring, des applaudissements et de la lumière, il se retrouve avec lui-même, dans la solitude, en pleine nature : « Je suis un hyperactif qui peut rester des heures au bord d’un étang, sur ma caisse de pêche, à regarder le bouchon. » C’est une passion qui demande beaucoup de patience et de concentration, ce qui nous ramène aux qualités de la boxe. Le destin donne raison à l’audacieux qui sait prendre son temps.