L’invité de Mousset

Chaque mois, Emmanuel Mousset provoque une rencontre autour d’un café avec celles et ceux qui dessinent l’histoire de notre ville. En ce début de printemps, c’est Guillaume Doizy qui s’est prêté au jeu. Un vagabond dans l’âme qui s’est pris de passion pour la caricature politique, au point d’en devenir un spécialiste internationalement reconnu. Mais comment brosser le portrait d’un caricaturiste ? Réponse…

Lors de sa récente exposition de dessins et d’aquarelles à la galerie 115, rue d’Isle, qui a fait forte impression sur les visiteurs, Guillaume Doizy, dans un autoportrait, s’est présenté comme un « vagabond », refusant le terme d’artiste. Ce chemineau nous vient d’Essonne. Il a étudié les arts plastiques en Seine-et-Marne, puis intégré après le bac une école d’arts appliqués à Paris. Son errance l’a conduit à Bordeaux, pour s’intéresser à l’histoire de l’art, qu’il a poursuivie de retour à Paris, en Sorbonne. C’est en 1995 que ce « clochard céleste » digne de Jack Kerouac se retrouve chez nous, enseignant au lycée de Ham.
En bon vagabond, la vie de Guillaume Doizy est pleine de rencontres et de surprises. A Saint-Quentin, en consultant le fonds local de la bibliothèque municipale et les archives de la Société académique, il a une révélation : la caricature politique ! Ce moyen d’expression satisfait ses deux passions : l’art et la politique. Notre trimardeur découvre ainsi le caricaturiste Lucien Emery, alias Chanteclair, qui a collaboré à deux journaux locaux, « Le Cri-Cri de Saint-Quentin » et « Le Combat », un hebdomadaire socialiste. Quand la SFIO tient son premier congrès national à Saint-Quentin, Emery dessine l’affiche. Il participe aussi à des publicités pour les commerces de la ville. Son premier article en tant que chercheur, Guillaume Doizy le livre à la revue départementale « Graines d’histoire ».

La télévision l’invite, on le sollicite pour des conférences

Son goût pour la caricature conduit le professeur d’arts plastiques à reprendre des études, à la fac de lettres d’Amiens, où il pousse ses recherches sur la presse de l’Aisne à la fin du XIXe siècle. Mais un vagabond ne reste pas en place : il renonce à soutenir sa thèse sur la caricature anticléricale de 1870 à 1914. Depuis 2005, Guillaume Doizy fait beaucoup mieux : il publie une quinzaine d’ouvrages sur l’histoire du dessin de presse, dont un avec l’humoriste Didier Portes, qui font autorité et l’imposent comme l’un des meilleurs spécialistes français du sujet. La télévision l’invite, on le sollicite pour des conférences y compris à l’étranger, il a droit à sa notice sur Wikipédia, son site internet (www.caricaturesetcaricature.com) est une référence : pas mal, pour un vagabond !
Pourquoi se consacrer à la caricature ? « Elle ne prétend pas à la vérité mais défend un point de vue. Elle ne cache pas ce qu’elle est. C’est un cri. » Comme Doizy, inclassable, révolté. Ce nomade peut très bien la délaisser pour retourner à son amour de jeunesse, le dessin. Depuis toujours l’image le fascine. Il dessine sur papier, au crayon, stylo ou pinceau : une modestie de moyens au service d’une forte expressivité. Le déclic, c’est la mort de son père, vagabond lui aussi, dominicain défroqué qui devient infirmier, cégétiste sans cesser de lire la Bible : Guillaume, qui n’a que 13 ans, a besoin d’exprimer sa souffrance et sa colère, par le dessin.
Bien plus tard, une autre souffrance l’interpelle : « La souffrance des souffrances », me dit-il, celle du peuple juif victime du génocide. Logique que Doizy se retrouve dans la figure du « juif errant », persécuté et apatride. Ce fils de breton catholique me fait cette surprenante confidence : « J’aurais aimé être juif ». Il poursuit : « La Shoah, c’est l’horreur emblématique, indicible : comment l’humanité a-t-elle pu faire ça ? » Cette impossible réflexion, il la traduit par le dessin, en se focalisant surtout sur les corps (le titre de son exposition : « A fleur de peaux »). Les siens sont difformes, immenses, torturés, à l’image de l’extermination nazie. Ou bien ce sont de petits bonshommes qui chutent dans l’abîme. Devant ses œuvres, je songe à Topor, Bacon ou Tardi. Le Mémorial de Caen a fait appel à Guillaume Doizy pour contribuer à une exposition sur l’image antisémite de 1886 à 1945 en France et en Europe.
Mon invité est-il un personnage à l’esprit tourmenté ? Pas complètement ! le soleil de sa vie, ce sont ses deux enfants, qu’il a eus tardivement, à 39 ans. Il s’est mis en disponibilité pour les élever. « Lumières d’entre les lumières » : en les qualifiant ainsi, cet athée sait-il qu’il reprend une expression du Credo chrétien, désignant le Christ ? Ces petits, c’est ce que Guillaume Doizy a de plus important dans son existence. La paternité est présente jusque dans ses œuvres. L’univers concentrationnaire, c’est aussi la tragédie d’enfants séparés de leurs parents. Il pousse son féminisme jusqu’à affirmer : « Je suis une mère pour mes enfants. » Cette relation dépasse largement le banal sentiment familial. Guillaume Doizy est le référent dans l’Aisne de l’association SOS Papa, qui milite pour la garde partagée.
L’homme se défend de toute prétention ou égocentrisme et se fait poète pour me le dire : « Je ne suis pas grand chose, une petite poussière dans l’immense cosmos. » Sur sa page Facebook, il émet des doutes :
« J’adore dessiner ; le problème, c’est le talent. » Son travail ne lui procure aucune fierté, que du plaisir. Par dessus tout, il tient à rester disponible pour de nouvelles aventures. La dernière en date, c’est la clarinette, une révélation d’il y a cinq mois. Il en joue avec aisance, plusieurs heures par jour. Il aime le jazz fanfare, qui lui rappelle les rythmes de son adolescence, quand il pratiquait la batterie. Quels sont ses projets ? La ville d’Esch, au Luxembourg, l’a recruté pour une grande manifestation en 2022 autour de « Dessin de presse et liberté d’expression ». A coup sûr, Guillaume Doizy pensera à ses copains Charb et Honoré, assassinés dans l’attentat contre Charlie Hebdo. Quant au dessin et à sa méditation sur le corps, le transhumanisme, l’intelligence artificielle et l’homme augmenté pourraient lui donner de nouveaux sujets d’inspiration. En terminant ce portrait, je me demande si moi aussi ne suis pas tombé dans la caricature, au bon sens du terme, celui qu’affectionne Guillaume Doizy : l’exagération des traits en vue de faire ressortir une certaine vérité.