L’invité de Mousset

Tout au long de l’année 2018, Emmanuel Mousset poursuivra ses rencontres avec des personnalités saint-quentinoises. Cette fois, la baguette de notre chroniqueur a désigné un musicien émérite : Rodolphe Proisy. Lequel a plusieurs cordes à son archet, disons plutôt plusieurs pistons à sa trompette puisqu’il est tout à la fois instrumentiste, professeur de musique et chef d’orchestre…

Le premier invité de 2018 semble sortir d’une soirée du Nouvel An : grand, élégant, en costume, tout de noir vêtu, avec la petite pochette blanche. Mais c’est sa tenue de travail, puisque Rodolphe Proisy est directeur de l’Orchestre d’Harmonie de Saint-Quentin. Qui ne l’a pas vu défiler à la tête d’une cérémonie patriotique ? Nous souhaitons donc, en musique, une bonne année à tous les lecteurs !
Comme Obélix est tombé très jeune dans la marmite, Rodolphe a été plongé dans la musique dès l’enfance. Ses parents étaient mélomanes, le père jouait de la trompette de cavalerie. Pour réveiller ses petits, il leur passait chaque dimanche matin la Moldau. Pourtant, Rodolphe Proisy ne choisit pas tout de suite cette voie. La révélation, c’est en classe de 5e, au collège de Vervins : son professeur de musique lui montre un disque 33 tours, avec la photo de Maurice André, « le meilleur trompettiste au monde », me dit-il. Son destin était tracé : le soir même, le jeune Proisy s’inscrit à l’école de musique. Il rencontre un enseignant qui le marque pour la vie : Pascal Lenglet. « J’ai eu un coup de foudre. » Dès le premier cours, il sait quel sera son métier, trompettiste.
La première année, Rodolphe pratique de l’instrument une heure trente par jour. Il est prêt à tous les sacrifices :
son village natal de Gronard est à 7 km de Vervins. Impossible de transporter l’étui à trompette sur un vélo :
c’est donc à pied, aller et retour, qu’il se rend à son école. Et quand Pascal Lenglet s’installe à Saint-Quentin, Rodolphe Proisy le suit, devenant interne au lycée Henri-Martin, dans la série littéraire, option musique évidemment. Il intègre tout aussi naturellement l’Harmonie Municipale, comme on l’appelait alors.
Lors de son année de bac, pendant un stage, une nouvelle rencontre va accélérer sa trajectoire : André Presle, trompette solo de l’Orchestre national d’Ile-de-France, un pédagogue réputé. Il repère Rodolphe et lui propose de suivre des cours dans les Conservatoires de banlieue parisienne. La gloire ! Mais beaucoup de boulot, sept à huit heures de trompette par jour pendant cinq ans, une formation exigeante qui permet à Rodolphe Proisy de décrocher plusieurs prix. A l’issue, il lui faut choisir : prof ou musicien ? Ce n’est pas le même métier. Réformé de l’armée, Rodolphe ne peut pas prétendre intégrer un orchestre militaire. Un orchestre symphonique nécessite des déplacements qui l’éloigneraient de sa famille. Il deviendra donc enseignant.

Il succède à son maître, Pascal Lenglet, disparu en 2011

En septembre 1995, Rodolphe Proisy occupe son premier poste, à Gauchy, puis va à Ribemont. Pendant plusieurs années, il avale pas mal de kilomètres dans l’Aisne, en voiture cette fois-ci, allant d’une école de musique à une autre. Le plus souvent, il n’a que deux ou trois élèves. Mais la passion et la jeunesse font oublier les difficultés. En janvier 2014, il obtient pour la première fois un temps complet au même endroit, celui de son adolescence : le Conservatoire de musique de Saint-Quentin. L’ancien élève est maintenant professeur, non sans émotion, puisqu’il succède à son maître, Pascal Lenglet, disparu en 2011. « C’est ma madeleine de Proust », me confie-t-il. Devant lui, il a désormais 25 élèves.
Il reste une dernière marche à gravir pour Rodolphe Proisy, et non des moindres : chef d’orchestre, prendre là aussi le relais de Pascal. Nouveau défi, car la baguette n’est pas la trompette. Rodolphe s’explique : « Il faut avoir une bonne oreille, lire les partitions et diriger en même temps, savoir corriger les interprètes. » Question de tempérament aussi : « Je suis d’un caractère conciliant. Un orchestre, c’est un petit bout de France, avec des gens très différents, qu’il faut faire converger. L’autorité vient avec le bagage musical : on gagne en crédibilité en arrivant préparé à une répétition. » Pas si facile, j’imagine, mais quel plaisir ! « Il est plus gratifiant de faire jouer que de jouer. C’est une prise de risque. Je me dois de mettre en valeur mes musiciens, de les motiver » (ils sont 100, avec la batterie fanfare).
Longtemps, les fanfares municipales ont eu une mauvaise image, un côté tsoin-tsoin pour défilé d’anciens combattants, et les canards qui allaient avec. « Moi aussi, quand j’étais jeune, ça me gonflait », avoue Rodolphe. Mais il a changé, et les orchestres aussi. Leur formation s’est spécialisée, le matériel est plus sophistiqué, le répertoire s’est enrichi. « Il n’y a que le rap et la techno que nous ne savons pas jouer », me dit-il en souriant. Les commémorations patriotiques ont pris un nouveau sens pour lui : « Nous nous inscrivons dans la vie de la cité. Le devoir de mémoire, c’est important. » Et de me citer un moment d’intense émotion, lors du centenaire du cimetière allemand, alors qu’il dirigeait l’hymne européen et que son regard s’est posé sur la tombe d’un soldat de 17 ans…
Enfin, le chef d’orchestre doit respecter son public, répondre à ses désirs mais aussi stimuler sa curiosité. « Par exemple, le Danzon n°2 de Marquez est un morceau auquel les gens ne s’attendent pas, qu’il est bien de leur faire découvrir. » Et que pense Rodolphe Proisy de la Vaillante, le Marching Band ? « Nous sommes différents et complémentaires. J’ai admiration et sympathie pour eux. D’ailleurs, il y a des musiciens qui font partie des deux formations. Et moi, je suis membre de leur fan club ! »
Puisque nous sommes dans la période des vœux, je demande quels sont ceux de Rodolphe pour l’Orchestre d’Harmonie de Saint-Quentin ? « Enregistrer un CD, progresser et recruter. » Les musiciens ont de 9 à 82 ans ! A mon tour de leur souhaiter une bonne année, en continuant à enchanter la ville et le public.