L’invité de Mousset

S’entretenir autour d’un café avec celles et ceux qui façonnent l’histoire de notre ville n’a rien d’un chemin de croix ! Pour Emmanuel Mousset, c’est même une balade de santé, parfois spirituelle, comme le démontre sa dernière rencontre avec Monseigneur Renauld de Dinechin, qui n’est autre que le 108e évêque de Soissons, Laon et St-Quentin. En guise de confessionnal, le premier étage du Carillon était baigné ce jour-là d’une divine lumière…
Monseigneur Renauld de Dinechin est souriant, affable, toujours pensif et parfois grave. Trois jours avant notre rencontre, il s’entretenait avec le pape, à Rome, en compagnie de 23 autres évêques du nord et de l’est de la France, pendant deux heures trente. Sa foi lui vient de l’enfance, par ambiance familiale, et sa vocation d’un hasard, c’est-à-dire de la Providence : à 23 ans, il traverse une période difficile ; une amie oublie un livre dans la voiture du futur évêque : « En route », de Joris-Karl Huysmans, le roman d’un dandy qui devient chrétien. Après deux nuits de lecture passionnée, c’est décidé, Renauld de Dinechin sera prêtre, lui qui rêvait d’entrer dans les Eaux et Forêts. BTS de comptabilité-gestion en poche, il travaille pendant deux ans dans la fiscalité à Paris avant de rejoindre le séminaire.
Monseigneur Renauld de Dinechin se qualifie d’évêque « créatif et contemplatif », organisateur d’événements et attentif aux autres. Sa devise épiscopale concentre toute sa spiritualité : « Sitio », »J’ai soif », la parole d’espérance du Christ à la Samaritaine mais aussi la lamentation sur la Croix. Il est ordonné évêque le 5 septembre 2008, fête de Mère Teresa, qui a la même devise. Encore la Providence. En 2015, Renauld de Dinechin devient le 108e évêque de Soissons, Laon et Saint-Quentin. C’est un dépaysement pour celui qui était auparavant curé de paroisse à Cergy-Pontoise, puis aumônier auprès des étudiants de la Sorbonne et de Jussieu.
« La rencontre avec le Seigneur se fait dans le découragement »
« La sainteté, c’est Dieu qui agit en nous et qui nous rend réceptif aux autres. » Monseigneur de Dinechin en a fait l’expérience dans la maladie : une septicémie le conduit entre la vie et la mort. Pendant trois semaines, il est admirablement soigné à l’hôpital de Soissons par un personnel sans doute non croyant. « J’ai vécu mon enfantement au peuple de l’Aisne à ce moment-là. » Deuxième épreuve, plus morale que physique : l’évêque est touché par le Covid-19 en pleine préparation de l’année de la jeunesse : lui, le « créatif », doit renoncer à ses projets. Mais ce lâcher prise est spirituellement bénéfique. Depuis, Renauld de Dinechin a fait sienne la prière du lépreux au Christ : « Si tu le veux, tu peux me purifier ». Tout à Dieu, rien pour soi. « La prière me fait vivre. J’ai découvert que la rencontre avec le Seigneur se faisait dans le découragement et l’angoisse, pas seulement dans l’apaisement. Il est aussi présent dans le combat contre les forces obscures. »
Nous y venons : qui croit encore au diable et à l’enfer, même parmi les chrétiens ? « C’est un tort de ne pas en parler et d’avoir dépersonnalisé le démon. Aux lendemains des deux guerres mondiales, les prêtres ont souvent privilégié l’engagement social au détriment des fins dernières. Dans le prolongement de Vatican II, certains fidèles éprouvent le sentiment qu’on leur a changé la religion. Pourtant, la possibilité de damnation éternelle demeure. Mais n’oublions pas que c’est sur l’amour que nous serons jugés. »
Et « l’effondrement » (le mot est de l’historien Guillaume Cuchet) de l’Eglise à partir des années 60 ? « Il y a les mutations sociologiques, la crise de l’autorité ; mais c’est aussi le signe que quelque chose était fragile auparavant. » Et si la Providence, une fois de plus, était à l’œuvre ? « Nous sommes passés d’une religion sociale à une religion plus libre, plus personnelle. » Avec les aléas du temps : « Etre musulman ou athée, c’est cool ; être catho, c’est ringard », écrit à l’évêque une adolescente qui prépare sa communion. Et puis, il y a la question de l’obéissance, très mal comprise aujourd’hui et pourtant inhérente à la foi.
Le lendemain de notre rencontre paraissait le rapport accablant sur la pédophilie dans l’Eglise : 3 000 prêtres incriminés et 216 000 victimes avérées depuis les années 50. « L’impensable a été possible. C’est pour moi une souffrance, une angoisse et une honte. » Comment expliquer que des serviteurs de Dieu aient commis le pire des crimes, en contradiction totale avec leur foi ? « La plupart ont des personnalités clivées, à la fois lumineuses et destructrices. Ils sont dans le déni de la gravité de leurs actes. »
Renauld de Dinechin a eu une première alerte en 1993, à Denver, au Colorado, lors des Journée mondiales de la jeunesse : il accompagnait un groupe en promenade, une famille avait refusé d’envoyer ses enfants, sachant qu’un prêtre était présent. La psychologie est sans doute insuffisante à rendre compte de l’effroyable mystère des prêtres pédophiles. L’urgence est à la reconnaissance et à la réparation des victimes. Le jour viendra des explications surnaturelles et théologiques. Dans l’attente, le poison du soupçon s’est répandu : « Tous les prêtres ont été fragilisés. »
Quel est le livre de chevet de Monseigneur de Dinechin, à côté de la Bible bien sûr ? « Je veux voir Dieu », par le père carme Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus, paru en 1947 : « C’est une boussole dans ma vie. » L’évêque trouve aussi son inspiration dans le théâtre de Claudel et apprécie beaucoup les biographies. Il est fasciné par les footballeurs Olivier Giroud et Zlatan Ibrahimović alors qu’il n’est pas fan de ce sport : « Ils ont une force de vie incroyable ! » Cet homme pourtant comme les autres est le successeur des Apôtres ; il est l’héritier de 2 000 ans d’histoire.