L’invité de Mousset

Après une longue pause, Emmanuel Mousset repart à la rencontre de celles et ceux qui, à leur manière, façonnent l’histoire de notre ville. Cette fois, c’est avec Richard Zupancic qu’il s’est entretenu autour d’un café. Méconnu du grand public, l’homme s’est surtout illustré en prenant une part active au mouvement des Gilets jaunes avec l’envie de « défendre toutes les bonnes causes »…

Richard Zupancic est venu à notre rendez-vous sans le célèbre gilet jaune. « Je ne le porte plus depuis un an et demi. » Pourtant, la figure locale du mouvement n’a pas renoncé à son engagement mais il veut le poursuivre autrement. Jusqu’au 18 novembre 2018, ce bientôt quinquagénaire n’avait jamais songé à se révolter : le boulot, la famille, les copains, une vie normale, quoi. Richard a eu une enfance heureuse au sein d’une famille modeste : aucune raison de se mettre en colère. Aux élections, il vote plutôt à droite, comme son père :
Chirac, puis Sarkozy. Mais l’extrême droite, jamais ! En 1986, le collégien défile contre la loi Devaquet, mais c’est plus pour s’amuser que pour protester.
Que s’est-il donc passé pour que Richard Zupancic se transforme très vite en Gilet jaune reconnu sur Saint-Quentin ? Une prise de conscience brutale : la France va mal, les partis et les syndicats ne répondent pas à ce malaise, il faut descendre dans la rue, occuper les ronds-points, manifester chaque samedi. Et c’est parti ! L’objectif ? « Défendre toutes les bonnes causes, quelle que soit la sensibilité de ceux qui endossent le gilet. » Richard découvre aussi la solidarité dans les manifs : il n’est plus seul, ils sont des centaines de milliers, soutenus par des millions de Français. Quelle histoire, complètement inattendue !

Rencontre avec Macron dans le jardin des Tuileries

Le Gilet jaune n’est pas révolutionnaire mais « indigné », pour reprendre l’expression de Stéphane Hessel. Cette sensibilité à l’injustice, Richard la ressent dès l’âge de 12 ans, en écoutant Michael Jackson et son album « Thriller ». Car il vénère encore plus l’homme que l’artiste : famille pauvre, père violent, enfant malade, adulte harcelé par les médias, victime de calomnies… « Michael Jackson, c’est un génie de la scène, une personne humble, un cœur pur et généreux, quelqu’un d’unique. » Richard Zupancic devait assister pour la première fois à son concert, en juillet 2009, à Londres. La mort de l’artiste, quelques semaines auparavant, l’en privera. Cette même année, en signe de deuil et pour mémoire, Richard se fait tatouer deux majuscules sur le poignet droit : MJ.
L’injustice, le Gilet jaune ne cesse pas de la dénoncer sur les réseaux sociaux. Dans ses « live » d’environ une heure, qui sont suivis par environ 300 personnes et génèrent 30 000 vues, il décrypte l’actualité. Certaines de ses vidéos font le tour du monde, comme la mobilisation devant la caserne des pompiers et surtout sa stupéfiante rencontre avec… Emmanuel Macron, le 14 juillet dernier ! Sa prise de la Bastille aura lieu dans le jardin des Tuileries : un nez à nez, par hasard, avec le chef de l’Etat en promenade. L’échange est apaisé, mais Richard Zupanzic ose cette formule, qui renvoie à l’origine de la démocratie : « Vous êtes mon employé. » Et puis cette confidence, après coup :
« Je n’arrive pas à le détester. » A-t-il été tenté par un geste violent ? « Non, on ne gifle pas un président de la République, même quand on ne l’aime pas. »
C’est que Richard est virulent, impulsif mais pas agressif. Pacifique même. Certes, il a été placé trois fois en garde à vue et son acte le plus délictueux, sans suite, a été de bâcher un radar. Mais il n’a pas hésité, avec ses camarades, à afficher son soutien aux forces de l’ordre, gendarmerie, police et CRS 21 lorsque celles-ci ont connu dans leurs rangs une vague de suicides, appelant les hommes en bleu à rejoindre les Gilets jaunes. Dans les manifs, Richard Zupancic cherche le regard des CRS, puisqu’on ne voit que leurs yeux derrière la visière du casque : c’est sa manière à lui d’établir un contact, d’inciter au dialogue.
Et les Black Blocs, ces anars et antifas que parfois les Gilets jaunes applaudissent ? Il est arrivé à Richard une singulière aventure : place d’Italie, à Paris, il s’est retrouvé au milieu des hommes en noir, pour en savoir plus, mais ils ont pris notre Saint-Quentinois pour un policier en civil ! Après explication, il a fait un bout de chemin avec eux. « Les Black Blocs viennent de toutes les couches de la société. Leur violence est symbolique : ils s’en prennent seulement à ce qui représente le capitalisme. Leur confrontation avec les flics vise à établir un rapport de force : c’est presque un jeu. Ce sont des Gilets jaunes à la puissance 1 000. » S’il les comprend, Richard Zupancic cependant ne les suit pas.
Est-il tenté de s’engager en politique ? « Non, je critique ce monde depuis trois ans, je ne lui fais pas confiance, ce serait me trahir que de le rejoindre. » Ce qui ne l’empêche pas, aux dernières élections municipales, de soutenir les jeunes gens de la gauche alternative. L’an prochain, aux présidentielles, il votera Jean-Luc Mélenchon. Car l’indigné n’est pas hostile au système représentatif, contrairement à l’aile radicale des Gilets jaunes qui rejette toute forme de leader. Il espère même que le mouvement qui a ébranlé la France puisse se structurer, se donner une identité politique propre, désigner des porte-paroles et pourquoi pas se présenter aux élections, y compris la présidentielle. Comme candidat, Richard verrait bien une figure médiatique des Gilets jaunes, Jérôme Rodrigues, avec lequel il s’entretient régulièrement, ou bien le jeune avocat François Boulo. « Pour l’instant, le mouvement est endormi mais il n’est pas mort. C’est un Phénix qui renaîtra de ses cendres, en prenant une forme nouvelle. » Richard Zupancic ne porte plus le gilet mais il garde du jaune au cœur.