L’invité de Mousset

Nouvelle rencontre autour d’un café pour Emmanuel Mousset qui, inlassablement, s’applique à faire parler celles et ceux qui façonnent l’histoire de notre ville. Cette fois, c’est au tour de Corinne Minot de se plier à l’exercice. Qui se cache derrière le masque souriant de Madame le sous-préfet qui avoue volontiers un penchant pour Rimbaud, Wagner et Patti Smith ? Réponse…

Corinne Minot a découvert Saint-Quentin il y a six mois, en arrivant par le train, nommée sous-préfet dans une ville qu’elle ne connaissait pas. « Ce jour-là, le temps était magnifique ; j’ai été subjuguée par la beauté du patrimoine. » Aujourd’hui, elle en parle comme si elle était née ici, faisant sienne une formule de Montaigne : « L’honnête homme, c’est un homme mêlé. » Quelle est donc cette « femme mêlée » qui représente désormais l’Etat dans notre ville ?
Au départ, il y a un rêve d’enfant : à l’âge de 8 ans, avec son petit frère, elle se mêle aux anciens combattants dans la préfecture d’Annecy, lors des cérémonies du 11 novembre. Les drapeaux, la musique, les uniformes la fascinent. C’est le début d’une vocation. Mais la femme mêlée n’est pas si simple : ses études lui font conjuguer histoire de l’art et haute administration, un passage par le festival d’Avignon et des cours sur la Défense nationale. à 29 ans, Corinne Minot écrit au ministre de l’Intérieur : elle veut devenir sous-préfet, « celui qui va de l’avant », selon l’étymologie qu’elle se plaît à souligner.

A la fois chef d’orchestre, metteur en scène et VRP !

Quelle est la première qualité du métier ? « L’altruisme », répond ce serviteur de la République qui ne cache pas être aussi une catholique pratiquante. Comment qualifie-t-elle la fonction ? « Chef d’orchestre, metteur en scène, VRP des politiques publiques, ambassadeur de la ville et même manager » : il fallait s’attendre à une telle diversité chez la femme mêlée. Et puis, il y a le sens de la décision et du commandement propre à une représentante de l’Etat : « L’acte d’autorité peut se faire avec le sourire », mélange de bienveillance et de détermination que Corinne Minot porte sur son visage, vif et volontaire.
Dans cette existence mêlée, vie privée et vie publique se confondent : madame le sous-préfet est toujours en uniforme, même quand il repose non loin d’elle sur son valet. à tout moment, de jour et de nuit, le devoir peut la solliciter. Ce n’est pas ce qu’on croit : « Le sous-préfet est rarement dans sa sous-préfecture. » C’est quelqu’un qui se mêle constamment au terrain pour en avoir la meilleure connaissance possible. Il n’y a qu’en soirée que Corinne Minot retrouve son bureau, jusqu’à très tard, au milieu des parapheurs.
Sa journée est faite de rencontres, où elle doit coordonner des actions et démêler des problèmes. Elle cite l’écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthal : « Toute rencontre nous disloque et nous recompose. » Le mariage des contraires la poursuit sans cesse. C’est la curiosité qui permet de les relier : « Il ne faut pas rêver d’un ailleurs, mais s’émerveiller de son territoire. » Et notre région, justement ? Madame le sous-préfet est arrière-petite-fille d’un chef de gare à Verdun et des hommes de sa famille sont morts au Chemin des Dames. Quant à l’arrondissement de Saint-Quentin, « il réunit les avantages de la ville et de la campagne » : la femme mêlée ne pouvait pas espérer mieux !
Corinne Minot, toujours en alerte administrative, a-t-elle encore le temps de revenir à ses premiers amours, les arts et la culture ? Mais oui, elle apprécie la poésie, Arthur Rimbaud, « qui est passé à Saint-Quentin », n’oublie-t-elle pas de préciser. En musique, l’improbable duo Richard Wagner et Patti Smith (qu’elle a vue en concert) lui convient : le compositeur a un petit côté « Seigneur des Anneaux » et la chanteuse est amoureuse du poète de Charleville-Mézières. Pour le sport, c’est vélo ou ski avec ses trois enfants.
Nous nous sommes rencontrés en compagnie de Montaigne, nous terminons avec Voltaire, d’un humaniste à l’autre : « Il faut cultiver notre jardin », à la fin de « Candide ». Quand Corinne Minot a découvert celui de la sous-préfecture, c’était une agréable jungle, dont elle a fait un jardin à la française où elle se repose en famille. Un hamac est tendu entre deux arbres, un potager a été aménagé et trois invitées sont à demeure : Georgette, Gisèle et Gertrude, les poulettes de ses enfants. Avant de la quitter, je lui soumets cette formule d’un autre lettré, notre regretté André Triou, professeur agrégé d’histoire, récemment disparu : « Le bonheur est dans les sous-préfectures ». La femme mêlée, sur ce coup, acquiesce sans mélange. Nous lui souhaitons donc d’être longtemps heureuse chez nous.