L’invité de Mousset

Chaque mois autour d’un café, Emmanuel Mousset s’entretient avec une personnalité de la ville.
Et pour cette dernière rencontre avant la pause estivale, c’est Serge Dutfoy qui a accepté d’ouvrir sa boite à souvenirs. Entre le jazz et le dessin, son cœur n’a cessé de balancer, disons même de swinguer ! Où quand
les cordes font vibrer la ligne claire avec, en arrière-plan, des bulles d’humour qui rendent la vie pétillante !

Tonton Mickey, c’est ainsi qu’on appelle Serge Dutfoy en famille. Sur sa page Facebook, il est en photo avec Dick Rivers. Ça fait quoi d’avoir sa notice sur Wikipédia ? Bof ! « Je suis un peu connu, mais Franquin, le père de Gaston Lagaffe, était célèbre et personne ne le reconnaissait dans la rue. » Ce professeur agrégé d’arts plastiques, qui a enseigné au lycée Pierre-de-La-Ramée, a aimé le dessin dès l’enfance, avec tante Germaine, une illustratrice qui lui fait visiter les expositions à Paris. Il dévore alors les magazines de bande dessinée, « Spirou », « Tintin », qu’il a encore chez lui, par milliers.
Au lycée Henri-Martin, le petit Serge caricature ses profs. Première consécration : en classe de seconde, à 16 ans, il remporte un concours de BD, il est publié dans son journal préféré, « Spirou » ! à l’oral du bac philo, il choisit de disserter sur l’humour et ose cette formule : « Les humoristes prennent au sérieux ce que les autres personnes ne prennent pas au sérieux, et inversement ». Il est recalé ; les philosophes ne sont pas des gens drôles…

Une pleine page vendue dans le n°1 de « Rock & Folk »

Examen en poche, Serge Dutfoy se rend dans la capitale pour recevoir une formation académique, au lycée Claude-Bernard, où la BD est mal vue et pas enseignée. Son carton à dessin sous le bras, il démarche, essaie d’entrer à « Paris Match ». En 1967, il réussit à vendre son premier dessin, une pleine page dans le n°1 de « Rock&Folk », où il côtoie Siné, Cabu (dont il partage l’humour potache)… Pas mal, quand on a 25 ans ! Il apprécie aussi l’humour mordant, « Hara-Kiri », « Charlie Hebdo », « Métal Hurlant », « un mauvais esprit fort plaisant quand on est jeune ». Avec des limites : « Je me considérais comme moderne, pas rebelle ». Depuis, Serge Dutfoy ne cesse pas de créer et de publier, rencontrant de nombreux succès d’édition.
L’autre corde à son arc, c’est la musique. De 8 à 14 ans, il s’exerce sur un piano à la maison. « Je voulais être Chopin… mais je n’avais pas les mains assez grandes ». Brassens passe en récital à Saint-Quentin, Serge tâte de la guitare. Mais la révélation, c’est en classe de Première, avec Paul, un élève venu de Hongrie à la suite de l’insurrection de 1956 : un artiste qui lui fait découvrir le jazz. Pensionnaire à Janson-de-Sailly, dans les nuits parisiennes, il élargit ses connaissances et se met à jouer de cette musique aussi libre et audacieuse que la bande dessinée.
à 25 ans, le voilà à Portopetro, dans les îles Baléares, au sein d’un orchestre de jazz, à faire danser les vacanciers. Duke Ellington est sa grande référence. à Saint-Quentin, au Foyer laïque, rue Sainte-Catherine, il est partagé entre le Blue Rhythm Band et le Dharma Quintet : le jazz tradi, en costard blanc nœud pap, et le jazz libertaire, à la mode hippie. Serge Dutfoy devient pianiste au BRB : la liberté c’est bien, mais la rigueur aussi. Ce jazzman réussit son plus beau coup en 1986 : une « Histoire du rock en bande dessinée », traduite en une douzaine de langues. Pour l’occasion, une réception est donnée à l’Elysée-Matignon, où il croise Johnny, Jeanne Mas, Annie Girardot… Mais l’ouvrage dont Serge est le plus fier est aussi le moins connu, consacré au pianiste de jazz Fats Waller. L’artiste est en quête d’improvisation, de spontanéité : « Ce que j’aime, c’est la ligne du dessin, sa force, qu’on retrouve dans le jazz, la ligne mélodique, mais aussi les pleins et les déliés de l’écriture, la plus belle invention de l’humanité ».
Le mainstream, c’est un art de vivre : décontraction et élégance. Le dessin ajoute un regard amusé sur le monde. « L’humour est la seule façon de s’en tirer ; j’essaie d’éliminer le tragique de l’existence » : voilà toute la philosophie de Serge Dutfoy, qu’il cherche à faire partager, en pédagogue de métier.

Lancement voici 18 ans de « Jazz aux Champs-Elysées »

Il y a dix-huit ans, il participe au lancement de « Jazz aux Champs-Elysées », un délicieux festival en plein air qui convoque les meilleurs musiciens du moment. En 1996, c’est la première édition des Journées de la BD, avec des invités prestigieux, parmi lesquels l’ami Cabu, amoureux lui aussi de jazz.
à force de dessiner, Tonton Mickey n’évolue-t-il pas dans la vie comme un personnage de BD ?
Il rapproche curieusement la souris de Walt Disney de l’acteur Gary Cooper : des héros positifs, naïfs, qui agissent pour le bien. Serge Dutfoy se veut en honnête homme de son époque, sans jamais se prendre trop au sérieux.