L’invité de Mousset

Inlassablement, Emmanuel Mousset poursuit ses rencontres autour d’un café avec celles et ceux qui façonnent l’histoire de notre ville. L’exception faisant naturellement la règle, c’est avec une Gasiaquoise qu’il s’est entretenu cette semaine. Bien connue des Saint-Quentinois, Fatima Bendif dirige aujourd’hui la MCL de Gauchy, véritable poumon culturel à l’échelle locale…

« On n’est pas chez nous ». Combien de fois Fatima Bendif, adolescente, ne l’a-t-elle pas entendu, de la bouche de ses parents ! Pourtant, l’actuelle directrice de la MCL (Maison de la Culture et des Loisirs) de Gauchy est née à Jarnac, en 1964 (« le coup de Jarnac, c’était moi ! » dit-elle en riant). Mais quand le père s’appelle Mahfoud et la mère Barkahoum, venus d’Algérie, que la famille est ouvrière et musulmane, on fait profil bas : rester discret, et même invisible, ne pas faire parler de soi, surtout pas dans la presse, parce que « on n’est pas chez nous ».
Alors que Fatima a deux ans, les Bendif s’installent à Gauchy, où l’on embauche à Rhône-Poulenc. A l’école, ses instituteurs lui font comprendre qu’elle est ici chez elle, parce que la République reconnaît à chacun sa place, quelle que soit son origine. C’est nouveau pour elle. Aujourd’hui, Fatima Bendif défend le droit à la différence, en citant ce proverbe africain : « Si tu veux savoir où tu vas, il faut savoir d’où tu viens ».

Basket : présélectionnée en équipe de France

A 14 ans, au collège, sa prof de français l’amène au théâtre Jean-Vilar : c’est l’éblouissement, un palais des mille et une nuits dans un regard d’enfant. La pièce qu’on jouait lui est restée en mémoire : « Des souris et des hommes », de John Steinbeck. La culture ignore les frontières et les nationalités ; elle fait partager des émotions qui sont universelles. Avec l’art et la littérature, on est partout chez soi. Une leçon que Fatima Bendif n’est pas près d’oublier.
Au lycée Henri-Martin, elle suit la filière sport-étude. Sa passion, c’est le basket. Le sport est une école de socialisation, terme qu’elle préfère à intégration, car « à force d’intégrer, on désintègre », pense-t-elle. Fatima réussit si bien qu’elle est présélectionnée en équipe de France : quelle belle histoire pour une jeune fille dont les parents sont des immigrés ! Mais il faut faire un stage d’une semaine à Vichy, et Mahfoud ne veut pas de cette séparation. Fatima se rêvait basketteuse professionnelle, elle aura un autre destin, dont elle ne doute pas, parce qu’elle croit aux passions et aux rencontres.
à 16 ans, n’a-t-elle pas découvert l’éducation populaire, comme bénévole puis salariée pour le comité d’entreprise de la SNCF ? Elle est animatrice socio-culturelle pendant dix ans auprès des enfants de cheminots. En 1987, un établissement flambant neuf ouvre à Gauchy : la MCL, une des plus belles salles de spectacle de la région, qui recrute une animatrice. Fatima est prise. Trente ans plus tard, c’est elle la directrice !
Step by step, comme disent les anglais. En 1989, elle accède à une première responsabilité : la programmation pour la jeunesse. La pratique ne lui suffit pas ; à partir de 1991, Fatima Bendif apprend à la fac de Lille 3 comment diriger un établissement culturel. En 2000, elle devient coordinatrice d’une quarantaine de structures dans toute la Picardie, théâtres de ville, MJC, centres sociaux, etc. Elle constate les déserts culturels, le manque d’argent et de personnel et comprend que la culture est aussi un choix politique. Quand Fatima Bendif est nommée directrice en 2015, elle s’en souvient : son projet, c’est de rayonner dans tout le département, faire une « MCL hors les murs ». Le festival pour les familles, « Voyages imaginaires », en est une illustration.
En mars 2018, madame la directrice déjeune avec Françoise Nyssen, ministre de la Culture. Quelques mois plus tard, elle reçoit les insignes de chevalier des arts et des lettres. Mahfoud voulait qu’elle reste discrète : c’est raté. Mais quelle fierté pour la famille ! Et quand elle se balade dans les rues de Gauchy avec son pote Jacques Higelin, qu’elle a connu en 2006 à la suite d’un récital, on se retourne sur son passage.

Une passion secrète pour la pâtisserie

Avant de me quitter, Fatima Bendif me confie sa passion secrète : la pâtisserie ! L’an dernier, elle a effectué un stage chez le grand chef Christophe Michalak. Son idée : monter des ateliers culture-pâtisserie. Question de goût, dans les deux cas ! En souvenir aussi de ses parents : pendant 40 ans, Mahfoud et Barkahoum ont régalé tout Gauchy, lui roi du méchoui, elle reine du couscous, lors des activités associatives. Alors oui, aujourd’hui, Fatima et les siens ne peuvent plus en douter : « On est chez nous ! »