L’invité de Mousset

Nouvelle rencontre pour Emmanuel Mousset qui, autour d’un café, s’applique à confesser celles et ceux qui façonnent l’histoire de notre ville. Et puisqu’il est question de confession, rien de mieux qu’un pêcheur pour taquiner verbalement le goujon. Dans le rôle du pro de la gaule, voici donc José Galope-Rosado, le très puissant patron des Pêcheurs Saint-Quentinois…

José Galope-Rosado n’est pas qu’un mordu de la pêche : le garagiste de la rue Dachery est à la tête de la plus puissante association de la ville et du département, « Les Pêcheurs Saint-Quentinois », 2 000 adhérents à la louche. à 17 ans, il est apprenti en mécanique chez Simca, rue Georges-Pompidou. Son chef d’atelier l’invite à taquiner le goujon avec lui. Curiosité au départ, la pêche devient pour José un loisir, puis une passion et enfin un sport. Le disciple va rapidement dépasser son maître, qui le pousse à participer à des concours, y compris en dehors de la France.
José se souvient de la première fois, la plus belle : il a 20 ans, arrive 3e sur une centaine de pêcheurs, à Jean-Bouin. Près de 50 ans plus tard, il affiche un joli palmarès : premier dans plusieurs compétitions départementales. Dans son salon sont exposés une cinquantaine de coupes et deux pêcheurs en bronze qu’il aime à montrer aux visiteurs. Le hasard l’a conduit à pêcher juste à côté du champion du monde, Jean-Pierre Fougeat. « Je te battrai un jour, Jean-Pierre ! », lui a-t-il amicalement lancé. José Galope-Rosado n’est pas encore champion du monde, mais il a effectivement dépassé le tenant du titre lors d’un concours.

Au départ, il y a le plaisir.
Mais très vite, il faut réfléchir…

Longtemps, la pêche a souffert d’un préjugé : le gamin qui trempe son fil dans l’eau pour s’amuser ou bien le retraité qui tue le temps au bord de la rivière, tout fier de ramener une friture ou un gros poisson avec lequel il se fera prendre en photo dans le journal local. Ce n’est plus ça du tout : le pêcheur est un pro. Au départ, il y a bien sûr le plaisir : l’air libre, la détente, la nature. Mais très vite, il faut réfléchir : la meilleure place, l’appât efficace, la plombée appropriée et toute une série de questions très techniques. Comme chaque pêcheur aguerri, José tient un carnet de bord où il consigne ses observations. Il lit aussi énormément pour mieux connaître et comprendre ses proies.
Qu’est-ce qu’un bon pêcheur ? Le béotien ne retient que le ferrage, dont la maîtrise est certes indispensable mais secondaire. Dans un concours, la chance joue beaucoup : la place est tirée au sort. La plus fine gaule n’attrapera rien où le poisson n’est pas. 60 % de la réussite est dans l’amorçage, que José prépare lui-même. Ensuite, vient le fil : « La ligne fait le pêcheur. Il faut de belles lignes. » Elle doit être souple et résistante, bien équilibrée par les plombs, dotée du bouchon adéquat. La pêche est un art fragile, délicat, jamais à l’abri de casser. C’est pourquoi José Galope-Rosado a toujours une quarantaine de lignes et quatre ou cinq perches à ses côtés, prêtes à être utilisées. Dans une pêche à l’américaine, il peut compter sur son coéquipier. Pour piquer le poisson, il ne faut pas attendre que le flotteur soit trop enfoncé : la bonne prise est déclenchée par des mouvements souvent imperceptibles, que seul un œil de lynx peut déceler.
Au bord de l’eau, avant d’installer son matériel, José s’assied sur sa caisse et scrute la surface, avant que ne commence la traque, le combat entre l’homme et l’animal : il y a de l’Hemingway en tout pêcheur. Lui arrive-t-il de rentrer défait, bredouille, la bourriche vide ? « C’est rare. La faute en revient au poisson : l’amorce est sous son nez, il n’en veut pas. On ne peut rien contre ça. » L’image du pêcheur assis, tranquille, passif, dans l’attente que l’animal vienne, est fausse : « Il faut aller le chercher, se déplacer, ne jamais abandonner. » José Galope-Rosado n’a pas de coin privilégié : il piège la bête autant dans le Vieux-Port qu’à Oëstres ou quai Gayant. Au vilain chat, au féroce brochet ou à l’indolente carpe, il préfère le gardon, le noble poisson, propre, blanc, aux écailles dorées et nageoires rouges. Sa plus belle prise pesait 800 grammes.
Signe des temps : les pêcheurs sont sensibles à la souffrance animale. Eux aussi se sont convertis à l’écologie. « 95 % remettent à l’eau les poissons. Les hameçons n’ont plus d’ardillon, les dégorgeoirs sont très fins, sans dommage pour la bête qui se décroche facilement. Le vif est souvent remplacé par un leurre. » Autre évolution : même si ce sport est très majoritairement masculin, les femmes commencent à s’y mettre. Elles sont une cinquantaine d’adhérentes aux « Pêcheurs Saint-Quentinois », sans compter celles qui s’adonnent à l’activité en compagnie de leur mari. Un championnat de France leur est d’ailleurs réservé.
L’association que préside José Galope-Rosado organise des concours (dont un championnat du monde en 2017, pendant un mois, qui a réuni vingt nationalités), surveille les eaux, nettoie, rempoissonne quand il le faut, gère trois étangs. Une école de pêche a même été créée, notamment pour les jeunes et les centres sociaux. Cette pratique est une leçon de vie : concentration, patience, habileté. La pêche est aussi un héritage : José a transmis sa passion à son petit-fils Jordane qui assure la relève puisqu’il a été 6e au championnat de France en 2021.
Si vous apercevez José Galope-Rosado au bord du canal, gaule à la main, vous pouvez lui adresser le traditionnel « ça mord ? », mais n’en abusez pas. Son temps est précieux, sa vigilance ne doit pas être distraite. Il ne s’amuse pas ni se repose : il pêche.