L’invité de Mousset

Inlassablement, Emmanuel Mousset poursuit ses rencontres autour d’un café avec celles et ceux qui façonnent l’histoire de notre ville. Cette fois, c’est sur Anna Osman que sont braqués les projecteurs. Apparaît alors dans la lumière la fondatrice d’Objectif Cinéma, à la fois femme de tête et dame de cœur qui, tout au long de sa vie, a voué un amour absolu pour le 7e art. Moteur… action !

Anna Osman est sans doute la plus célèbre et la plus ancienne cinéphile de Saint-Quentin. Sa vie est tout un cinéma, entre drame et comédie légère. Pendant la Dernière Guerre, alors qu’elle est encore une enfant, sa famille juive se réfugie dans un village de la Creuse, pour échapper aux nazis. Anna devient Annette, pour ne pas se faire repérer. Des amis continuent aujourd’hui à l’appeler ainsi. De cette terrible époque, elle se souvient que son père était bûcheron et qu’elle grimpait aux arbres. Surtout, une image est gravée dans sa mémoire : l’arrestation de sa mère par la Gestapo. La Résistance la sauvera de la déportation en la libérant. Anna Osman est une athée qui croit aux miracles, comme dans les films : son existence en témoigne.
En 1946, les Osman s’installent à Saint-Quentin et ouvrent un magasin de vêtements rue d’Isle. Léo, le père, fait aussi les marchés. Un nouveau malheur frappe la petite Anna, qui a 10 ans : le médecin lui découvre un grave problème au cœur. « Votre fille vivra jusqu’à 20 ans, pas plus », annonce-t-il aux parents.

« Je suis la dame de fer mais pas Margaret Thatcher ! »
70 ans après, Anna Osman est toujours là, et ce n’est pas du cinéma ! Depuis, elle a subi trois lourdes opérations chirurgicales. Elle vit avec des valves métalliques dans le cœur, ce qui lui fait dire, en dialoguiste ayant le sens de la répartie : « Je suis la dame de fer, mais pas Margaret Thatcher ! » Qu’est-ce qui la fait tenir et courir ? « Je pense que la culture m’a sauvée, le piano, la poésie et bien sûr le cinéma. »
En attendant, il faut vivre : Anna travaille avec ses parents, puis achète en 1982 son propre commerce, dans la même rue. Elle vend des vêtements de luxe pour dames. Anna Osman est sensible à l’élégance. Le noir et blanc restent ses couleurs préférées. Et l’on revient vite à sa passion : « J’apprécie les belles femmes bien habillées, comme sur le grand écran. » Elle n’est pas en reste avec les hommes : « Mon père Léo ressemblait à Anthony Quinn, il était aussi beau ! » Anna ne le cache pas : elle aime séduire. Mais en amour aussi, elle a connu le malheur : son époux, Jacques, est décédé à 58 ans.
Le cinéma, c’est élève au lycée Henri-Martin qu’elle apprend à l’aimer, par un coup de foudre : « Le Kid », de Charlie Chaplin, sans savoir encore qu’elle déjeunera un jour, beaucoup plus tard, avec la fille du grand comédien, Géraldine. « Le cinéma me fait voyager », explique-t-elle. Cette passion, elle veut la faire partager : en 1989, elle crée l’association Objectif Cinéma, une référence à Saint-Quentin. Anna Osman en assure la présidence jusqu’en 2002. Elle propose deux séances mensuelles dans l’ancien Carillon, invite acteurs et réalisateurs, organise de nombreux débats.
Le voyage n’est pas que sur la toile. Anna parcourt la France des festivals et fait de fabuleuses rencontres, dictées par le hasard et son sens du contact. à Avoriaz, elle se retrouve assise entre Eddy Mitchell et Johnny Hallyday et discute le bout de gras. Plus tard, elle prend un thé avec Jacques Higelin, en train de tourner son clip… « Champagne ». à Prades, Anna Osman fait la route, en car, avec Isabelle Adjani. La liste est longue des personnalités avec lesquelles elle a fait connaissance. Mais ce qui la touche le plus, c’est un simple courrier, une lettre de félicitations et d’amitié qu’elle affiche précieusement dans son appartement : le mot est signé Jean Marais.
Anna Osman a poussé plus loin son amour du cinéma, en passant devant la caméra, pour faire de la figuration, par curiosité, pour répondre à la question technique : comment se fabrique un film ? Ainsi, elle a joué dans une dizaine de réalisations, la plupart tournées à Saint-Quentin. Sa première, « Un long dimanche de fiançailles », de Jean-Pierre Jeunet : elle interprète une passagère dans le train touristique du Vermandois, au côté d’Audrey Tautou. Jeunet la remarque : « Vous avez une voix de cinéma » (Osman a le ton grave de Jeanne Moreau). La coquette réplique du tac au tac : « ça veut dire que je n’ai pas un physique de cinéma ! »
Le cinéma, chez les Osman, c’est aussi une affaire de famille : la cousine, Arlette Zylberberg, est une productrice de renom (elle a financé tous les films des frères Dardenne). Anna me confie un étrange regret :
« Je voulais mourir jeune, parce que la vieillesse me faisait peur. Maintenant, c’est trop tard. » Quoi qu’il en soit, au clap de fin, elle pourra dire que sa vie aura été heureuse. Un beau happy end, n’est-ce pas ?