L’invité de Mousset

Inlassablement, Emmanuel Mousset poursuit ses rencontres autour d’un café avec celles et ceux qui façonnent l’histoire de notre ville. Cette fois, c’est un policier municipal au profil atypique qui a accepté de se mettre à table. Dans le rôle du touche-à-tout, voici Fabrice Leroy. Le sourire vissé aux lèvres et l’optimisme chevillé au corps, l’homme a coiffé toute sa vie de multiples casquettes…

Qui ne connaît pas Fabrice Leroy ? Elancé, sympathique et volubile, le policier municipal est un familier des Saint-Quentinois. D’où vient sa popularité ? C’est un personnage : flic et artiste, ce n’est pas banal. Sa vie est étonnante, pleine de surprises et d’anecdotes. Adolescent, son rêve est de devenir footballeur professionnel : il finit au lycée Condorcet en BEP comptabilité, lui qui a horreur des chiffres ! Mais la jeunesse est prête à tout et il faut bien vivre : Fabrice se lance dans les petits boulots, pompiste à Ham, chef des fruits et légumes chez Stoc, vendeur de cassettes VHS à Cora. Puis cet aventurier dans l’âme prend le large : il monte à Paris en 1991. « Je n’aime pas la routine ».
De 4 h à 7 h du matin, Fabrice Leroy distribue le journal « Le Figaro » aux abonnés du XVIIe arrondissement. Le temps d’un petit-déjeuner, il endosse de 8 h à 14 h l’uniforme de liftier à la Grande Arche de la Défense, où il faut avoir le cœur bien accroché pour monter et descendre dans l’ascenseur extérieur tout vitré. Et sa journée n’est pas terminée : Fabrice consacre son après-midi à faire de la figuration pour le cinéma et la télévision. « J’étais infatigable. » C’est la clé de son personnage : l’homme vit plusieurs vies en une seule.

Dans la capitale, il côtoie toute la misère du monde…

A Argenteuil, Fabrice Leroy participe pendant trois ans à un atelier théâtre. « Je n’étais pas mauvais. Comédien, ça m’aurait plu. » Normal, quand on joue de multiples rôles dans son existence… Le goût pour les planches ne l’a pas quitté : il a interprété le personnage de Norman Mailer, l’époux de Marilyn Monroe, dans la pièce de Fabien Richard « 12305 Fifth Helena Drive ». Sur le grand écran, la meilleure prestation du policier est dans un film de gangsters ! Quatre secondes, en gros plan, au début de « Dobermann », de Jan Kounen. Dans « Présumé Coupable », de Vincent Garenq, sur l’affaire Outreau, il est CRS : comme quoi la fiction n’est pas très loin de sa vie. Insatiable, Fabrice Leroy va jusqu’à tourner dans une publicité consacrée à une ligne de vêtements pour la télévision chinoise !
Mais l’art ne nourrit pas son homme : en lisant « France-Soir », Fabrice apprend que la Mairie de Paris recrute des inspecteurs de sécurité. Une condition : pratiquer un sport de combat. Ça tombe bien : il est licencié au Boxing Club de Saint-Quentin. Sur 2 000 inscrits, il fait partie des 12 reçus et intègre la brigade de nuit. De 1992 à 1997, Fabrice Leroy intervient dans les points chauds de la capitale, côtoie toute la misère du monde, clochards, voyous, prostituées. Son expérience lui vaut une double page dans le magazine de charme « Newlook », signée Kenza Braiga, de « Loft Story » première saison. Il découvre un univers interlope, comme cette bande de fétichistes qui coupent les oreilles et les doigts de passants anonymes ! Son fait d’arme le plus remarquable, c’est l’interpellation en flagrant délit de deux violeurs récidivistes, qui lui vaut de recevoir la médaille du courage et du dévouement des mains du ministre de l’Intérieur.
Policier pour la vie, mais artiste toujours : en 2008, Fabrice Leroy se prend de passion pour le slam, « cette poésie des temps modernes », explique-t-il. Il rencontre Fabien Marsaud, alias Grand Corps Malade, qui fera de Fabrice sa première partie lors de son passage au Splendid en 2009, devant une salle comble. C’est la consécration et la figure originale du policier slameur qui s’installe. Il a 25 textes à son actif, dont un clip très réussi, « SDF ». Son inspiration, c’est le malheur des hommes :
alcoolisme, maladie, disgrâce, cet incorrigible optimiste se met dans la peau de ceux qui ont perdu tout espoir.
Comme s’il manquait cette corde à sa lyre, Fabrice Leroy se fait écrivain d’un ouvrage non publié, « Passion : chasseur… d’autographes », qui en regroupe presque 400, chacun accompagné d’une notice décrivant son obtention, souvent surprenante. A l’affût, il peut attendre quatre heures dans le froid qu’Alain Delon sorte d’un restaurant ou bien se glisser dans la loge de Line Renaud au théâtre de la Michodière. Johnny, son idole depuis qu’il est gosse, il l’approche lors du mariage de Paul-Loup Sulitzer, où on le prend pour un garde du corps ! Déguisé en FFI pour la commémoration de la libération de Paris, Fabrice n’hésite pas à réclamer à Jacques Chirac sa précieuse signature. Pour Laurent Voulzy, la rencontre est plus cocasse : il le sauve d’un quidam qui le menaçait d’un pistolet… à balles de ping-pong. Depuis, le chanteur et le slameur sont copains.
Devenu adjoint au chef de la police municipale en 2016, l’artiste s’est effacé devant le flic. Fabrice Leroy a sous sa responsabilité une vingtaine d’agents pour lesquels il organise des stages de formation, notamment dans le maniement des armes. Avant de nous quitter, il me montre son bras droit : le superbe tatouage d’un visage au képi blanc et cette mention, « Legion Spirit ». Dans son bureau, Fabrice a affiché le code d’honneur des légionnaires, dont il connaît par cœur la règle n°7 : « N’abandonne jamais tes morts, tes blessés et tes armes ». Les « hommes sans nom », il les admire, il aurait voulu en être, comme si slameur, policier, comédien, écrivain, sportif ne lui suffisaient pas, comme s’il avait toujours besoin d’être quelqu’un d’autre pour rester lui-même.