Duo d’étoiles – Dimanche à Jean-Vilar

160330omblux022

Quand l’ébène tutoie l’ivoire… voici « Ombre et lumière », un ballet de la compagnie Incidense porté par deux femmes d’exception. D’un côté apparaît l’élégante silhouette d’Agnès Letestu. Des jambes longues comme la rue d’Isle pour cette étoile de l’opéra de Paris, dont le scintillement n’en finit plus d’éblouir l’univers de la danse. A l’autre bout de la scène, la pianiste Edna Stern et ses cordes sensibles, mains d’ange qui manient le scalpel pour greffer des ailes aux notes… Programmé dans le cadre des 34e Rencontres chorégraphiques de Picardie, ce ballet signé Bruno Bouché sera présenté ce dimanche 5 février au théâtre Jean-Vilar. Mais avant d’embraser les planches, Agnès Letestu s’est confiée à St-Quentin Mag. Rencontrer une étoile ? Voilà qui donne le sentiment de décrocher la lune…

On vous retrouve dimanche à Jean-Vilar aux côtés d’Edna Stern dans « Ombre et lumière », une création qui fait la part belle à la danse comme à la musique. Comment s’articule cette union ?
Agnès Letestu : « En fait, depuis des années, on avait un projet de création avec Edna inspiré des partitions de Gallupi. J’adore ce compositeur que je trouve très dansant ! Quand Edna a eu l’opportunité de créer un spectacle avec le chorégraphe Bruno Bouché, elle lui a parlé de mes envies liées à Gallupi. Ainsi est né « Ombre et lumière », un ballet composé de six pièces dont Edna est le véritable fil conducteur. Pour ma part, entourée de solistes du ballet de l’opéra de Paris, j’évolue à travers une scénographie composée d’échelles qui symbolisent les hauts et les bas de la vie… »

Sur le plan musical, outre Gallupi, on retrouve toute la noirceur de Liszt mais aussi la clarté de Bach. Ombre et lumière : de quel côté votre corps balance, disons même votre cœur ?
Agnès Letestu : « Je suis un peu des deux même si je n’irais pas jusqu’à la noirceur ! (rires) La lumière, c’est ce qui nous porte, ce qu’on s’applique à puiser dans l’environnement qui nous est familier. L’ombre, c’est le doute lié à notre destinée, l’inconnu qui nous trouble et nous effraie. Finalement, les deux sont indissociables. »

Vous avez été nommée danseuse étoile de l’opéra de Paris en 1997. Il y a vingt ans… Vous vous souvenez de votre réaction quand vous avez appris la nouvelle ?
Agnès Letestu : « Comment l’oublier ? Quand c’est arrivé, cela faisait déjà deux ans qu’il y avait des petits bruits quant à ma nomination. Mais ça ne venait pas ! Il faut dire aussi qu’Hugues Gall, qui dirigeait à cette époque l’opéra de Paris, voulait diminuer le nombre d’étoiles pour leur donner une identité plus élitiste. A force d’attendre, je ne voulais même plus y penser ! Et puis, quand j’ai été nommée danseuse étoile, quand enfin on m’a annoncé cette nouvelle que j’avais supprimée de mon écran radar, j’ai eu l’impression que le plafond de l’opéra me tombait sur la tête ! (rires) »

A l’opéra de Paris, vous avez eu la chance de côtoyer Noureev. Quel souvenir conservez-vous de cette icône de la danse ?
Agnès Letestu : « C’est amusant que vous me posiez la question parce que je suis en train de lire sa bio en ce moment. Rudolf Noureev, c’était quelqu’un de très difficile, d’exigeant. Il avait lui aussi sa part d’ombre et de lumière. Il pouvait se montrer très généreux avec les danseurs qui l’intéressaient. A l’inverse, il allait jusqu’à ignorer ceux qui n’éveillaient pas sa curiosité. Et puis, il faisait valser les thermos de café quand il était mécontent ! (rires) Inimaginable aujourd’hui… J’ai aussi le souvenir de son regard bleu perçant. Quand il vous regardait, on avait l’impression qu’il vous radiographiait en vous plaquant contre le mur. »

Enfant, qui vous a donné l’envie de danser ?
Agnès Letestu : « Vous le savez déjà… N’est-ce pas ? »

C’est vrai… Mais dites-le avec vos mots…
Agnès Letestu : « Toute petite, j’ai vu « Le lac des cygnes » à la télé, avec Noureev et Margot Fonteyn. Un accord absolument parfait… Inoubliable. »

Beaucoup l’ignorent mais vous êtes la dernière Française à avoir remporté le concours de l’Eurovision. En l’occurrence, celui des Jeunes danseurs. C’était en 1989. Un beau souvenir ?
Agnès Letestu : « Grâce à ce concours, j’ai rencontré énormément de danseurs, de chorégraphes et d’organisateurs de spectacles. Ce concours m’a vraiment aidée à avoir une carrière internationale et d’aller danser un peu partout dans le monde. Pour moi, ça a toujours été important d’exporter la danse française, ne pas restée enfermer dans une bulle franco-française. »

Pour vos adieux à l’opéra de Paris en 2013, vous avez choisi « La dame aux camélias » et non « Le lac des cygnes », votre ballet fétiche. Pourquoi ce choix ?
Agnès Letestu : « C’est vrai que « Le lac des cygnes » tient une place à part. C’est le ballet que j’ai le plus dansé, avec lequel j’ai été nommée étoile, celui dont j’ai fait le DVD officiel… Mais pour mes adieux, « La dame aux camélias » s’est imposé à moi pour son côté théâtral. Il y a beaucoup de jeu dans ce ballet, beaucoup de visages à montrer. La coquette, l’amoureuse, avant la déchéance, puis la mort… Pour ce ballet, le chorégraphe m’a vraiment fait travailler comme une actrice et c’est depuis un spectacle qui continue de me suivre. » Bertrand Duchet