Bien vivre ensemble

Près de 4 millions de participants à travers toute la France pour dire « non » à la barbarie : plus qu’une démonstration de force, la grande marche républicaine restera dans les esprits comme un hymne au fameux « vivre ensemble ». Bien sûr, certaines blessures auront du mal à se refermer ; bien sûr, l’union sacrée finira par se morceler, écartelée entre un angélisme béat et un rejet obstiné de « l’autre »… Comme souvent, c’est la méconnaissance qui nourrit l’incompréhension, lequel à son tour devient le bras armé de la violence. Mais c’est qui « l’autre » ?
A Saint-Quentin, le hasard a bien fait les choses… Toujours soucieux du « vivre ensemble », Karim Saïdi, tout à la fois agrégé d’économie, prof, écrivain et conseiller municipal, vient de publier un nouvel ouvrage. Son titre : « Mémoires d’ici pour là-bas ». Trente-deux portraits d’hommes et de femmes qui, un jour, ont choisi l’exil pour venir vivre dans la cité des Pastels. « En fait, en dehors des statistiques classiques, je me suis aperçu que nous disposions de très peu de données sur l’immigration à Saint-Quentin. D’où l’idée d’écrire un ouvrage sur le sujet, avec l’envie de donner un visage à cette immigration qui a débuté dans la deuxième moitié du XIXe siècle. » Avec l’essor de l’industrie textile, les premiers arrivants sont originaires de Belgique, Pologne, Ukraine, Italie ou encore Espagne. Après la Première Guerre mondiale, les Kabyles viennent à leur tour s’implanter dans le Saint-Quentinois. « Tous les immigrés ne travaillent pas dans le textile, note Karim Saïdi. Beaucoup sont ouvriers agricoles dans les grandes fermes environnantes. »
Après la Seconde Guerre mondiale, place aux immigrés du Maghreb (« d’abord les Algériens, puis plus tard les Marocains »). Dans les années 70, les Portugais arrivent massivement, fuyant la dictature de Salazar. Une décennie plus tard, les immigrés sont essentiellement issus d’Afrique subsaharienne, (à commencer par le Sénégal), puis de Turquie.
Mais au-delà des statistiques, Karim Saïdi a surtout voulu balayer de la plume certaines idées reçues. « A Saint-Quentin, le taux d’immigrés est faible, environ 4,7 % de la population, soit deux fois moins que la moyenne nationale qui est de 9 %. » Bref, le spectre de l’immigration envahissante est loin d’être ici une réalité…
Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils venus à Saint-Quentin ? L’écrivain a donc rencontré trente-deux personnes, issus de treize pays, qui ont accepté de lui détailler leur parcours, parfois douloureux. « Dans l’immense majorité des cas, les motifs sont d’abord économiques. Viennent ensuite les réfugiés politiques. Mais tous ont en tête le même rêve : avoir une vie meilleure. »
Y parviennent-ils ? « Pas toujours. Mais très rares sont ceux qui disent regretter leur choix. »
Lui-même fils d’immigrés kabyles, Karim Saïdi pose un regard plein de tendresse sur cette notion du « vivre ensemble » : Il suffit d’aller faire un tour au marché du quartier Europe pour comprendre que cette notion n’est pas qu’un fantasme. »
En toile de fond, pourtant, il y a ces menaces aux accents religieux. « Lors de toutes mes rencontres, jamais la question religieuse n’a été abordée. Pas un de mes interlocuteurs n’y a fait allusion. C’est bien la preuve que la religion doit rester dans la sphère privée. »

Emotion à St-Quentin : 4 000 personnes dans la rue

A l’instar de ce qui s’est passé dans l’ensemble des villes de France, les Saint-Quentinois se sont sentis blessés, meurtris et outragés après les tueries qui ont fait 17 morts. Dès vendredi (9 janvier), avant même l’épilogue tragique de ces drames, les rassemblements appelant à la solidarité et au vivre ensemble ont débuté. A l’appel de la communauté musulmane et en présence de Xavier Bertrand, les représentants des différentes confessions se sont réunis à la mosquée : l’abbé de Hédouville et Monseigneur Giraud, Marie-Pierre Van den Bossche, pasteur protestant, Paul Elkaïm, représentant de la confession israélite, Jean-Claude Vanaquer pour les mormons et Lofti Hamzaoui pour le culte musulman. Tous ont appelé d’une seule voix à éviter les amalgames, au bien vivre ensemble, chacun ayant le droit d’avoir ses idées et son culte. « Aucune religion, ni la vôtre, ni la mienne ne peut permettre ce qui a été fait », a conclu le maire.
Samedi après-midi (10 janvier), un premier rassemblement spontané a réuni plusieurs centaines d’individus en centre-ville. Dimanche, près de 4 000 personnes de tous âges et de toutes religions se sont retrouvées pour crier leur indignation et leur refus d’une telle barbarie. Sans leader, en cortège, spontanément, la foule s’est rendue devant l’hôtel de police, la gendarmerie, puis devant les locaux de la police municipale. Chaque fois, minute de silence et Marseillaise ont rendu hommage aux forces de l’ordre, surprises et visiblement émues d’une telle solidarité. Une mobilisation qui restera dans les mémoires. Le plus difficile, transformer cet élan exceptionnel en un comportement quotidien…