Au Village des métiers d’antan Un vieux tracteur joue les jeunes premiers

 

« Il faut sauver le soldat McCormick ! » C’est le mot d’ordre lancé voici quelques mois par les équipes du Village des métiers d’antan qui, sous le commandement bienveillant du « général » Lamy (*), se sont mis en ordre de bataille pour sauver la peau d’un objet roulant bien identifié, vieux de 91 ans ! Dans le rôle du « héros malgré lui », voici qu’apparaît un tracteur de marque McCormick, aux origines yankees bien affirmées. Reste à savoir d’où sort ce drôle de Ricain qui, juché sur quatre jantes métalliques d’un rouge pétant, roule volontiers des mécaniques. « Il a été fabriqué à Chicago en 1931 et importé en France par un vendeur local de matériel agricole. Fernand Tupigny, mon grand-père paternel, l’a acheté d’occasion en 1935. Et depuis tout ce temps, il n’a plus jamais quitté notre famille, établie à Etreillers », détaille Géry Tupigny, le petit-fils.
à cette époque, l’agriculture française n’avait pas encore cédé aux sirènes de la mécanisation. C’est dire que Fernand Tupigny a dû faire figure de précurseur. « Ce qui est sûr, c’est qu’il fallait avoir de l’audace pour acquérir un matériel pareil, estime Géry. Mais en même temps, c’était pour lui la seule façon de s’en sortir, notamment pour pallier au manque de main d’œuvre. »
Pour mieux comprendre le contexte agricole du milieu des années 30, il faut s’intéresser au cours du blé qui, depuis une décennie, n’en finit plus de baisser. Sous l’effet de l’effondrement des cours mondiaux et d’une série de belles récoltes, la crise ne cesse de s’approfondir. « En 1934, plus rien ne se vendait. Dans certaines fermes, on avait jusqu’à deux récoltes d’avance, qui restaient invendues. » Pour tenter de réguler le cours du blé, les autorités françaises ne restent pas inactives et travaillent à la création d’un organisme susceptible de limiter la casse. C’est ainsi que voit le jour l’ONIB (Office national interprofessionnel du blé) en 1936. Entre-temps, les producteurs ont retrouvé le sourire, à l’image de Fernand Tupigny qui pressent que le bout du tunnel approche. « Mon grand-père était un éleveur, qui aimait les chevaux. Il n’avait aucune affinité pour les tracteurs mais il voyait bien que les chevaux et le travail manuel ne suffiraient pas à rattraper le retard. D’où l’acquisition de ce tracteur McCormick 10/20, qui présentait l’avantage d’être robuste et polyvalent, en servant aussi bien pour le labour, le transport ou encore la moisson. Sans compter que son moteur pouvait faire tourner la batteuse. »
Bref, un tracteur à tout faire qui va pleinement s’acquitter de ses missions jusqu’en 1940. Après la parenthèse de la guerre, il reprendra vaillamment du service pendant une bonne décennie avant de définitivement prendre sa retraite. « En 1955, avec les progrès de la technologie, ce vieux McCormick était un peu dépassé. Mais on n’a jamais pu se résoudre à s’en séparer. Au cas où… », sourit Géry Tupigny. Et puis, le temps passant, jamais personne n’a songé à faire redémarrer son moteur à explosion qui, avec le vent dans le dos, permettait d’atteindre la vitesse de… 10 km/h.
Après deux décennies passées le nez dehors à affronter le soleil et la pluie de Picardie, le vieux McCormick va trouver une âme charitable en la personne de Géry Tupigny. « J’ai demandé à mon oncle si je pouvais le récupérer avec l’idée de le restaurer. Arrivé à l’âge de la retraite, je me suis aperçu que je n’avais pas avancé d’un pouce. Du coup, par le biais d’un copain, j’ai décidé d’en faire don à l’association Loisirs et Traditions de France. » C’est ainsi que ce bon vieux tracteur s’est retrouvé entre les mains de l’équipe du Village des métiers d’antan qui, avec méthode et beaucoup d’huile de coude, lui ont offert une véritable cure de jouvence. Aujourd’hui, c’est sous les traits d’un jeune premier qu’il est exposé au musée avec, sous le capot, une petite part d’histoire de l’agriculture picarde…

 

Loisirs et Traditions de France, est le fondateur du Village des métiers d’antan (situé à Saint-Quentin au 5, rue de La Fère). Tél. : 03 23 66 13 13.